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Harcèlement moral au travail : obligations de l’employeur et protocole de traitement

Un signalement de harcèlement moral au travail atterrit dans la boîte mail de la DRH. La personne concernée est en arrêt depuis trois semaines. L'auteur présumé est un manager apprécié, qui dirige une équipe de 15 personnes. Que faire dans les 48 heures suivantes ? Qui alerter ? Comment protéger la victime sans condamner le présumé avant enquête ? Quel est le risque juridique si l'employeur n'agit pas ? Ces questions, la plupart des DRH les affrontent un jour.
Harcèlement moral au travail

Face à un signalement de harcèlement moral au travail, l’employeur doit agir immédiatement. Des obligations légales strictes s’imposent dès la connaissance des faits. L’inaction engage sa responsabilité même si les faits allégués s’avèrent ultérieurement infondés. Trop peu d’entreprises disposent pourtant d’un protocole clair pour y répondre. Ce guide est là pour combler ce vide 

Ce que la loi entend par harcèlement moral au travail

Le harcèlement moral est défini à l’article L. 1152-1 du Code du travail comme « des agissements répétés qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité du salarié, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. »

Les trois éléments constitutifs selon la jurisprudence 

Trois éléments constitutifs doivent être réunis selon la jurisprudence de la chambre sociale de la Cour de cassation :

  • la répétition des agissements (un acte isolé ne constitue pas du harcèlement moral, sauf s’il est d’une gravité particulière),
  • le lien avec le travail (les faits doivent se produire dans un contexte professionnel),
  • et l’effet ou l’intention de dégradation des conditions de travail.

Il n’est pas nécessaire que l’auteur ait eu l’intention de nuire. En effet, les agissements sont constitutifs de harcèlement moral dès lors qu’ils ont eu pour effet objectif de dégrader les conditions de travail, même s’ils résultent d’un management maladroit plutôt que d’une intention malveillante délibérée.

Qui peut être auteur d’un harcèlement moral ? 

Un supérieur hiérarchique, un collègue de même niveau, voire un subordonné (harcèlement « ascendant ») peut exercer le harcèlement moral. Il peut également être institutionnel lorsque c’est la politique managériale de l’organisation elle-même qui crée les conditions du harcèlement (comme dans les affaires France Télécom et Renault, qui ont abouti à des condamnations pénales de dirigeants).

Les obligations de l’employeur dès la connaissance des faits

Une obligation de résultat, pas de moyens 

L’article L. 1152-4 du Code du travail impose à l’employeur « de prendre toutes dispositions nécessaires en vue de prévenir les faits de harcèlement moral ». Cette obligation est une obligation de résultat, confirmée par la jurisprudence depuis l’arrêt « Snecma » de 2006.

Ce qui engage la responsabilité de l’employeur 

Dès qu’une personne (la victime, un collègue, un représentant du personnel ou le médecin du travail) signale un harcèlement moral à l’employeur, par écrit ou oralement, celui-ci doit agir. L’inaction est constitutive d’un manquement à l’obligation de sécurité, même si les faits allégués s’avèrent ultérieurement non fondés.

La Cour de cassation a plusieurs fois rappelé que le fait que des faits de harcèlement se soient produits ne suffit pas à engager la responsabilité de l’employeur si celui-ci démontre qu’il a pris toutes les mesures nécessaires ce qui signifie a contrario que l’absence de mesures engage systématiquement sa responsabilité.

Le protocole de traitement d’un signalement : 5 étapes 

Étape 1 : Accuser réception et sécuriser les parties (J+1 à J+2)

Dans les 24 à 48 heures suivant la réception du signalement, la DRH doit :

  • Accuser réception par écrit.
  • Informer la personne qui a signalé des suites données à son signalement.
  • Prendre les premières mesures conservatoires si la situation l’exige : séparer physiquement les parties, aménager le planning ou instaurer le télétravail temporaire.

La protection de la victime présumée contre toute mesure de représailles est une obligation légale absolue. Toute sanction, mutation forcée ou modification des conditions de travail décidée en réponse à un signalement de harcèlement expose l’employeur à des sanctions aggravées.

Étape 2 : Décider de conduire une enquête interne (J+3 à J+7)

Dans la quasi-totalité des cas, une enquête interne est nécessaire. Elle permet d’établir les faits avec la rigueur nécessaire, de protéger les parties, et de constituer le dossier qui servira de base aux décisions ultérieures. Ne pas diligenter d’enquête face à un signalement sérieux est en soi un manquement à l’obligation de sécurité.

L’employeur peut conduire l’enquête en interne, en la confiant à un RRH ou un DRH senior non impliqué dans les faits, idéalement avec un représentant du personnel, ou la confier à un cabinet spécialisé.

L’externalisation s’impose dans quatre situations :

  • L’auteur présumé appartient à la direction ou au comité exécutif.
  • Les faits allégués sont particulièrement graves.
  • Le service RH est lui-même impliqué dans les faits.
  • Les parties doutent fortement de l’impartialité d’une enquête interne.

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Étape 3 : Conduire l’enquête

L’enquête interne n’est pas une procédure judiciaire, mais elle doit respecter certains principes fondamentaux pour que ses conclusions soient opposables en cas de contentieux : impartialité et indépendance de l’enquêteur, audition des deux parties (plaignant et mis en cause), audition des témoins identifiés, collecte et conservation des preuves (emails, messages, témoignages écrits), confidentialité des échanges.

Le mis en cause doit être entendu avant toute sanction disciplinaire, dans le cadre d’un entretien préalable s’il s’agit d’un licenciement envisagé, conformément à l’article L. 1232-2 du Code du travail.

L’employeur doit conduire l’enquête dans des délais raisonnables, généralement compris entre 3 et 8 semaines selon la complexité de la situation.. Une enquête trop longue expose les parties à des tensions prolongées et peut elle-même être constitutive d’un manquement à l’obligation de protection.

Étape 4 : Tirer les conclusions et décider des mesures

À l’issue de l’enquête, trois situations sont possibles. 

  • Les faits sont établis. L’employeur doit prendre des mesures disciplinaires proportionnées à la gravité des faits : avertissement, mise à pied, mutation ou licenciement pour faute grave. Un suivi de la situation doit être mis en place. 
  • Les faits ne sont pas établis. L’employeur signifie la clôture de l’enquête aux deux parties. Il précise que les témoignages recueillis ne permettent pas d’établir les faits allégués. Aucune mesure de représailles ne doit être prise contre le plaignant. 
  • La situation est ambiguë ou partiellement établie. Des mesures préventives s’imposent malgré l’absence de sanction disciplinaire. Médiation, restructuration managériale ou formation peuvent être envisagées selon le contexte.

Étape 5 : Accompagner la sortie de crise

La fin de l’enquête n’est pas la fin de la gestion de la situation. La victime présumée peut avoir besoin d’un accompagnement psychologique et d’une adaptation de son poste ou de son périmètre. Une situation de harcèlement affecte le collectif au-delà des personnes directement impliquées. L’équipe doit donc être accompagnée. Et si le manager mis en cause reste en poste, un suivi renforcé de ses pratiques s’impose.

Le rôle des représentants du personnel (CSE / CSSCT) 

L’employeur informe le CSSCT (ou, à défaut, le CSE) de l’existence du signalement et des suites données, sans compromettre la confidentialité des parties. Il peut également associer les élus du personnel à l’enquête interne afin de renforcer la légitimité de la démarche.

L’article L. 2312-59 du Code du travail reconnaît au CSE le droit d’alerter l’employeur en cas d’atteinte aux droits des personnes, à leur santé physique et mentale ou aux libertés individuelles ». Cette alerte doit donner lieu à une enquête conjointe entre l’employeur et un représentant élu.

Sanctions encourues en cas d’absence de réaction 

Responsabilité civile 

L’employeur qui ne réagit pas à un signalement de harcèlement moral s’expose à plusieurs types de sanctions. Sur le plan civil, le juge peut engager la responsabilité de l’employeur s’il manque à son obligation de sécurité, même en l’absence de harcèlement effectivement établi.

Responsabilité pénale & Indemnisation du salarié 

Sur le plan pénal, la loi punit le harcèlement moral de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende (article 222-33-2 du Code pénal). Le juge peut également retenir la complicité passive de l’employeur. Sur le plan indemnitaire, le salarié qui démontre que l’employeur n’a pas pris les mesures nécessaires peut obtenir des dommages et intérêts, en plus des indemnités légales en cas de rupture du contrat.


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FAQ — Harcèlement moral au travail : vos questions fréquentes

En principe, non. Le harcèlement moral suppose des agissements répétés. Toutefois, la jurisprudence admet qu’un acte isolé d’une gravité particulière peut suffire à caractériser le harcèlement dans certains cas exceptionnels.

Oui. L’obligation de sécurité de l’employeur s’applique quel que soit l’auteur des agissements  ; supérieur hiérarchique, pair ou subordonné. Dès qu’il a connaissance des faits et n’agit pas, l’employeur engage sa responsabilité.

Dans la quasi-totalité des cas, oui. Ne pas diligenter d’enquête face à un signalement sérieux constitue en soi un manquement à l’obligation de sécurité. L’employeur peut conduire l’enquête en interne ou la confier à un cabinet spécialisé, selon la nature des faits.

L’inaction expose l’employeur à une responsabilité civile pour manquement à l’obligation de sécurité, à des dommages-intérêts pour le salarié, et potentiellement à une mise en cause pénale au titre de la complicité passive (délit puni de 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende).

Non. L’employeur doit entendre le salarié mis en cause avant toute sanction disciplinaire et organiser un entretien préalable s’il envisage un licenciement (art. L. 1232-2 du Code du travail). Sanctionner sans enquête préalable expose l’entreprise à un contentieux pour licenciement sans cause réelle et sérieuse.

L’employeur ne peut prendre cette mesure que s’il agit dans l’intérêt du salarié et obtient son accord. Toute mutation forcée ou modification des conditions de travail décidée en réaction à un signalement de harcèlement constitue une mesure de représailles, expressément interdite par la loi et susceptible d’aggraver la responsabilité de l’employeur. 

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